Repères biographiques :
Né en 1952, ancien élève de l'Institut d'études politiques de Paris et titulaire d'une Maîtrise de Lettres [note_1.2.3], Jean Pelletier a mené un riche parcours au carrefour des arts et de la transmission, notamment comme Directeur des Relations Extérieures de l’ADAMI et professeur associé à l’université d’Évry [note_1.2.3]. Aujourd'hui président de l'association ADELI (Explorateurs des espaces numériques) [note_1.2.3], son œuvre littéraire témoigne d'une remarquable polyvalence des formes. Des accents révoltés de sa poésie de jeunesse parue à la fin des années 70 jusqu'à l'exploration métaphysique de ses manuscrits d'anticipation et de son tout récent roman, sa plume trace le sillon d'une exigence rare.
Note de l'éditeur : Il est des parcours littéraires qui ressemblent à des archipels secrets. Poète rebelle dans les années de jeunesse, dramaturge de l’incarnation, puis romancier de l’infini et de l’anticipation, l’auteur jean Pelletier que nous rencontrons aujourd'hui a exploré presque tous les genres en restant fidèle à une unique et puissante obsession : la mémoire comme ultime digue face au néant. À l'occasion de ses projets en cours et de la redécouverte de ses manuscrits précieux, il a accepté de se livrer au jeu de l'entretien. Voyage au cœur d'une œuvre totale.
Le Journaliste : À la lecture de vos textes, on est immédiatement saisi par une densité et une tension intérieure qui rappellent Julien Gracq. Mais il y a chez vous quelque chose de plus inquiet, de plus métaphysique. On y décèle l'ombre de Maurice Blanchot dans cette manière de penser l'écriture comme un geste impossible, un « embarras » face au vide, ou encore de Georges Bataille dans cette urgence à inscrire le tourment avant le silence. Votre écriture semble habiter un paradoxe : elle veut saisir l'intangible mais produit un « cadavre », elle cherche le sens mais s'abandonne au hasard. Vous reconnaissez-vous dans cette esthétique du seuil et de la limite, proche de Pierre Michon, mais avec une approche plus abstraite ?
L’Écrivain : C'est une lecture très juste. Écrire a toujours été pour moi une tentative de concilier des forces contraires. Le langage cherche à fixer ce qui, par nature, s'échappe. Il y a effectivement une forme de vertige à vouloir matérialiser l'absence ou le vide par les mots. Ce paradoxe n'est pas une impasse, c'est le moteur même de ma démarche : explorer la limite là où la parole vacille mais refuse de s’éteindre.
Le Journaliste : Ce parcours s'éclaire d'un jour nouveau quand on se penche sur vos débuts. Vous publiez d'abord deux recueils de poésie aux éditions Saint-Germain-des-Prés : Les Irréelles et Le Satan poétique. Des titres qui évoquent une filiation évidente avec Rimbaud, Baudelaire ou Lautréamont — une poésie du trouble et de la révolte. Pourtant, des décennies plus tard, vous revenez à l'écriture par la prose : un essai sur Gracq, Le Pêcheur de rêves, et ce projet ancré dans le réel à Harreville-les-Chanteurs. Avez-vous définitivement quitté la poésie, ou est-elle le courant souterrain qui irrigue toute votre prose ?
L’Écrivain : On ne quitte jamais vraiment la poésie ; elle change simplement de lit. La poésie de ma jeunesse était une révolte, une tentative d'explorer l'imaginaire pur contre la tyrannie du réel. Aujourd'hui, ma prose conserve cette attention jalouse au rythme, à la musique et à la matière des mots. Le mouvement est inverse : il s'agit désormais de réconcilier cet imaginaire avec le réel, de faire channer les lieux, la mémoire et les vies qui m'ont façonné. Pour le projet sur Harreville-les-Chanteurs, la prose reste mon territoire principal, mais elle avance avec la texture et la condensation du poème.
Le Journaliste : Votre exploration des formes ne s'arrête pas là. Vous vous êtes aussi frotté à l'écriture scénique avec une pièce au titre magnifique, jouée à Vandœuvre-lès-Nancy : La mémoire, le paravent et le chant des oiseaux. On y retrouve vos obsessions : la mémoire, le paravent qui cache et révèle, et l'oiseau comme symbole de la voix libre. Qu'est-ce que le théâtre vous a permis d'explorer que la poésie ou le récit ne permettaient pas ?
L’Écrivain : Le théâtre m'a offert l'incarnation. Après la condensation de la poésie et la solitude de la prose narrative, le théâtre exige de confronter le langage au corps, à l'espace et au mouvement. C'est une autre façon de cerner ce qui résiste. La mémoire et l'enfance demandent plusieurs langages pour être dites. Pour Harreville, même si je reste sur une trame narrative, l'influence du théâtre n'est jamais loin : je cherche à faire résonner des voix qui se répondent, un peu à la manière de Nathalie Sarraute dans Enfance. Bien que La mémoire, le paravent et le chant des oiseaux soit ma pièce principale, l'espace scénique continue d'influencer ma perception du récit.
Le Journaliste : En ouvrant vos tiroirs secrets, on découvre un pan entier de votre œuvre dédié à l'anticipation et à la rupture. Dans votre roman La Tempête, vous orchestrez un huis clos apocalyptique saisissant à Courchevel. Le choix du lieu est d'une ironie féroce : cette station, symbole absolu du luxe mondialisé et de la vanité humaine, devient le tombeau d'une civilisation. Au milieu du chaos, un jeune homme choisit de rester auprès d'une vieille comtesse russe mourante. Pourquoi ce télescopage entre la fin du monde et ce tête-à-tête intime qui rappelle le théâtre de Tchekhov ?
L’Écrivain : Parce que la catastrophe est le révélateur ultime des vérités intérieures. Face à l'effondrement universel, les artifices de Courchevel s'évaporent instantanément. Ce qui subsiste, c'est l'essentiel : deux solitudes qui se tendent la main. La vieille comtesse russe incarne un monde déjà disparu, une mémoire aristocratique faite de récits et de fantômes, tandis que le jeune homme représente un avenir qui n'aura pas lieu. Leurs dialogues sont des ponts suspendus au-dessus du gouffre. C'est une pièce de théâtre qui se joue pendant que le rideau du monde se baisse définitivement. Le titre, La Tempête, fait bien sûr écho à Shakespeare et à cette idée gracquienne, développée dans Le Rivage des Syrtes, que l'Histoire avance inéluctablement vers son point de rupture.
Le Journaliste : Ce vertige de la fin de l'Histoire, vous le poussez à son paroxysme dans Surf temporel. Ici, la cryogénie n'est plus un simple trope de science-fiction, elle devient une machine métaphysique. Votre ingénieur glisse — il « surfe » — sur les millénaires par bonds successifs, sans aucune possibilité de retour. C'est un voyage à sens unique vers l'entropie. La fin de ce texte est d'une noirceur sublime : l'ingénieur survit à la Terre, puis au Soleil, et se retrouve seul dans sa capsule, unique conscience survivante d'un univers éteint. Il prononce alors cette phrase monumentale : « Pour lutter et résister il entreprit de se souvenir. » Que reste-t-il à la conscience quand il n'y a plus rien à percevoir ?
L’Écrivain : Il lui reste sa propre architecture. Dans Surf temporel, l'ingénieur commence son voyage par ambition scientifique, pour conquérir le futur. Mais le futur n'est qu'un désert qui se dépeuple. À la fin, dépouillé de l'humanité, du ciel et des étoiles, la capsule spatiale cesse d'être un miracle de technologie pour redevenir ce qu'elle est : un débris de matière anonyme flottant dans le rien. Ce qui sauve l'ingénieur de la folie immédiate, c'est l'acte pur de se souvenir. La mémoire devient le substitut de la création : recréer le monde en soi pour ne pas être dissous par le vide extérieur. C'est une prose que j'ai voulue glaciale, chirurgicale, presque pascalienne, pour toucher du doigt ce moment terrifiant où l'esprit humain est le seul miroir d'un univers mort.
Le Journaliste : Cette passion pour l'avenir ne reste pas confinée à la solitude de votre bureau. Vous présidez l'association Adeli - Explorateurs des espaces numériques, qui organise notamment un concours annuel de nouvelles d'anticipation débouchant sur la publication des dix meilleurs textes. En France, où la science-fiction est parfois encore trop marginalisée, vous agissez en véritable passeur. Comment articulez-vous ce rôle de passeur collectif avec votre travail solitaire d'écrivain ?
L’Écrivain : Ces deux facettes s'équilibrent et se nourrissent mutuellement. L'écriture est une longue ascèse solitaire, tandis qu'animer cette communauté me permet de rester ancré dans l'échange et la transmission. Avec Adeli, nous offrons un espace de visibilité aux voix émergentes à travers un recueil publié en auto-édition et sur les plateformes en ligne. Le choix du thème annuel est toujours un moment fort, né des tensions de notre actualité et de nos questionnements collectifs. Quant à savoir si je participe secrètement au concours : non, je reste sagement à ma place de jury et d'organisateur ! Mon bonheur actuel est de guider ces nouvelles plumes, tout en continuant, de mon côté, à explorer mes propres territoires de papier.
Note de l'éditeur : L'entretien se referme sur ce sourire de passeur. Qu'il écrive sur les près et les forêts d'Harreville-les-Chanteurs ou sur les plaines infinies du vide intersidéral, notre auteur dessine la géographie d'une résistance textuelle. Une œuvre rare, d'une cohérence absolue, qui mérite d'être lue et relue comme un miroir tendu à nos propres fins du monde.
Éléments de bibliographie officielle
Essais et Proses Critiques
- Julien Gracq – L'embarcadère, Éditions du Chêne, collection Vérité et légendes, 2001
Récits, Romans et Textes courts
- Le Pêcheur de rêves, Éditions Vérone, 2026
- La Tempête (Roman – Manuscrit de tiroir).
- Surf temporel (Roman d'anticipation métaphysique – En cours d'achèvement).
- Les Chroniques de l’an 2068 (Recueil de nouvelles dystopiques/utopiques).
- Projet Harreville-les-Chanteurs (Récit de mémoire et d'enfance – En chantier).
Poésie (Période initiale)
- Les Irréelles, Éditions Saint-Germain-des-Prés. 1978 (suivi de la Vierge folle)
- Le Satan poétique, Éditions Saint-Germain-des-Prés, 1979
- Théâtre
- La mémoire, le paravent et le chant des oiseaux (Pièce créée et jouée à Vandœuvre-lès-Nancy).
Publications collectives (Direction)
- Recueil des lauréats du Concours Adeli (Anthologie annuelle de nouvelles d’anticipation – Éditions Adeli-Explorateurs des espaces numériques).