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22 octobre 2014 3 22 /10 /octobre /2014 15:10

Ma maison, il me faut bien en parler. Du plus loin que remonte ma mémoire elle est là, elle occupe mon esprit, elle offre un refuge, elle apaise toute tristesse, tout regret … immobile, immense, belle, invincible telle une île dans un vaste monde. Elle occupe une place de choix dans toute mon enfance, elle me livre des souvenirs chauds, tendres et chaleureux, et son jardin …

Ah ! le jardin, le royaume de mon père. Bien plus tard, une fois parti de la maison, à chaque visite nous avions un rituel dont je me souviens avec une intense émotion, des larmes chaudes et bienveillantes me viennent à cette merveilleuse évocation, tant elle résume en un tout, ce qu’était mon père. Homme de paix et de respect, plein d’humanité, bon père et je ne peux qu’imaginer bon époux, et bon fils.

A peine la voiture garée sur le devant de la maison, mon père ne manquait pas de surgir et toutes affaires cessantes nous faisions le tour du jardin empruntant chaque allée, commentant tels travaux récents, un nouveau massif de fleurs, un arbuste planté, les rosiers, les pivoines et les iris, la monnaie du Pape, les marguerites oranges et les lys et puis c’était le potager, immense et infini, un travail de titan on y trouvait de tout.

Enfants je participais fiévreusement à chaque cueillette, les groseilles pour les confitures, les fraises et les framboises pour les glaces, les cornichons et les haricots pour les conserves. A chaque pas, il prélevait carottes nouvelles, petits pois, pommes de terres pour le déjeuner où le diner. Goût délicieux et quasiment disparus aujourd’hui de légumes à peine recueillis et cuisinés avec de petits lardons qu’il préparait lui même, le tout accompagné d’une laitue du jardin.

J’ai encore le souvenir de l’avoir visitée à l’âge de 4 ans, avant son achat par mes parents. Elle appartenait à la famille Daubrive et je me souviens d’une balançoire sous un immense noyer où la jeune fille de la maison, surnommée Nadette, me poussait, une jeune fille longtemps amoureuse de mon frère ainé Daniel, amour sans retour, car mon frère n’aimait que la rivière et les bois.

Il connaît chaque cri d’oiseaux, reconnaît tout envol et voit les traces d’animaux invisibles dans les chemins des bois. Il connaît surtout la rivière par cœur, chaque courant, chaque fosse et m’amenait à de secrètes sources boire une eau parfaitement cristalline au plus chaud de l’été.

L’été, il y avait un pommier au milieu d’un champ, des pommes de moisson déjà mûres. Il en cueillait quelques unes, à la pause lorsque nous pêchions le brochet et sur un feu de bois mes frères cuisaient ces pommes sur de simples baguettes. Quel goût exquis pour le petit enfant que j’étais.

Aujourd’hui la maison et le jardin lui appartiennent. Et c’est un bonheur permanent de le savoir. Il y a quelques années mon frère Michel a acheté un terrain contiguë, longtemps convoité. Un vaste triangle entre la voie ferrée, notre propriété et la route qui mène à la gare, bordée d’un ruisseau. Ils y ont fait creuser un étang qui aujourd’hui vient compléter harmonieusement mon souvenir et mes pas d’enfants.

Revenons à 1956, le confort n’existait pas encore, juste l’électricité et même, pas encore l’éclairage publique.

Pour le petit garçon que j’étais, la bâtisse me semblait imposante composée de coins et recoins. Nous n’avions pas l’eau courante. Mon père, militaire et ingénieur détourna une partie de la source du jardin pour mener l’eau courante sur un large évier en pierre dans la cuisine. Mes grands parents eux disposaient d’une pompe à main qui ramenait l’eau du puits jusqu’à leur cuisine. Pas de salle de bains, pas de WC, juste des toilettes, dites aujourd’hui sèches par les écologistes, dans une petite cabane dans le jardin, près du lavoir.

J’étais pourtant un enfant de la ville, à Nancy nous disposions d’une salle de bain et de WC, ce qui me rendait pénibles ces toilettes puantes, peuplées d’araignées et autres bestioles.

Pour le reste, l’eau chaude venait d’une cuisinière à bois avec deux réservoirs, bien moins dangereux que les grosses bassines au coin des fourneaux, à l’origine de graves brûlures sur les jeunes enfants.

Pas de chauffage, juste le fourneau de la cuisine et la cheminée de la salle à manger. Mon enfance est pleine de ces soirées au coin du feux à se perdre en contemplation dans les flammes, à en mesurer toutes les textures et toutes les couleurs. Pas de télévision, pas de téléphone et même pas de radio.

Le soir venu, mon père faisait chauffer dans le four de grosses briques rouges qu’il emballait dans du papier journal et montait les placer dans les lits des chambres au premier étage où régnait un froid glacial. Qu’il faisait bon de se glisser sous les couvertures en s’enroulant au plus près de cette source de chaleur. Les matins étaient curieux et interminables, se lever ou pas se lever, alors que ma bouche lâchait à chaque expiration de larges volutes de vapeur dans un froid polaire.

Une fois les volets ouverts, les carreaux livraient à leur tour de curieuses constructions géométriques à base de givre … leur finesse et surtout leur étrangeté aléatoire débridaient mon imagination qui y voyait là des signes, venus d’un ailleurs, qui ne pouvaient que signifier quelque chose, malheureusement d'indéchiffrable à ma toute petite personne.

Petit, je dormais dans la chambre de mes parents, mon lit était collé contre un placard immense, recouvert par la tapisserie, mais dont les lignes laissaient encore deviner l’ampleur. Je l’appelai le placard à cauchemar … en ignorant tout de lui, j’imaginai bien entendu le pire à base d’esprits, fantômes et sorcières en tout genre.

D’autant plus qu’il trainait dans la maison toute sorte de livres anciens, dont un en particulier qui traitait des cas de vampires, alors … lorsque j’apprenais que l’on pouvait dans un cimetière retrouver la tombe d’un vampire, en faisant franchir les tombes par un adolescent nu et vierge sur un cheval blanc…

Sur la droite de la maison se tient une toute petite cour qui a la particularité de couvrir l’emplacement d’une ancienne maison qu’habitait le seul fabriquant d’horloges du village. Cette révélation me fascinait , tant l’espace me semblait contraint. J’imaginais une espèce de Gepetto local au milieu d’un bric à brac de mécaniques horlogères et de marionnettes en bois. Aujourd’hui il ne reste plus qu’une avalanche de roses grimpantes qui consacrent ce cimetière secret.

Enfin dans le jardin, il y avait l’ancien lavoir, lieu de déboires pour les plus petits des cousins qui y faisaient régulièrement de bruyantes et humides chutes. La tradition a été conservée par les générations suivantes, si j’en crois mes enfants et mes neveux et nièces.

En amont, mes frères ont construits un bassin à poissons où ils conservent les vifs dont ils se servent pour la pêche au brochet, grand sport familial. Si mon père a bâti son rêve autour d’un jardin, mes frères eux on fait le leur dans la vaste grange à droite de la maison d’habitation, à partir de multiples cannes à pêches bien alignées les unes à côtés des autres, bottes, goujonnières et musettes, épuisettes et boites à plomb, hameçons de toutes tailles et flotteurs en liège fabriqués à partir de bouchons de bouteille de champagne. Parfois j’y faisais un peu le bazar… mes frères Daniel, Michel et Pierrot, les idoles de mon enfance.

Je n’ai jamais su bien pêcher, trop impatient, maladroit et incertain. Pourtant je les accompagnais matin et après midi, petit à la traine portant fièrement la goujonnière et parfois la musette pleine … patiemment assis à leur côté pour fixer le bouchon immobile qui allait soudainement filer droit sous l’eau. Moment d’extase avant la prise, d’un mouvement vif ils ferraient d’un coup sec le brochet ,qu’il fallait selon la taille ramener plus ou moins rapidement jusqu’a la rive.

C’est alors que la fin de journée s’avançait que nous entendions le cor de chasse dont mon père se servait pour rameuter sa marmaille jusqu’à la maison, dix neuf heure l’heure inexorable du diner.

Je ne sais pas où est désormais ce cor de chasse, mais je sais très bien encore combien ce moment était précieux.

Je donnerai si cher pour revivre ces instants d’intenses bonheur.

Avec l’âge je me suis éloigné de la maison, de mes frères et de son jardin, c’est ainsi qu’à huit ans j’ai pris mon envol avec mon petit vélo bleu pour découvrir les alentours et qui et quoi peuplaient ce monde si vaste.

Mes grands parents, mes nombreux cousins et cousines de Vittel, de Liffol-le-Grand, de Montpellier et de Paris, mes oncles et mes tantes allaient prendre le relais.

Nous sommes en 1960 … à suivre.

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Published by Jean Pelletier - dans Histoire
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commentaires

Solanden 09/11/2014 15:42

Tomber dans l'eau, quand on est enfant, est ce qui peut arriver le plus souvent à la campagne. Je suis née en Dauphiné, j'y vis toujours. Il était commun que les maisons des hameaux aient toutes leur "gabot". Une espèce de mare, un peu plus grande, un peu plus profonde, qui servait le plus souvent d'abreuvoir à vaches, hors été. Pour m'y être retrouvée seule, à jouer avec des boites de pâté vides (vous savez, les ovales qu'on ouvrait avec une clef spéciale) qui me servaient de petits bateaux. Et plouf ! Je ne sais pas comment j'ai fait, toujours est-il que je me revois sur la route qui menait à ma maison, ruisselante d'eau et hurlant : "Je me suis noyée".

Cela dit, tomber dans l'eau, hormis le risque de noyade, n'était rien à côté de tomber dans la fosse à purin. Je connais aussi.

Christian warchol 04/11/2014 14:25

Que d'émotion en lisant vos articles sur Harréville où je suis né (à 100m de la maison dont vous parlez)… j'ai bien connu votre maison avant que vos parents n'en deviennent propriétaires et moi aussi j'ai profité de la balançoire…je vous ai tous bien connus et je vois encore vos frères passer devant la maison en rentrant de la pêche (rarement bredouilles). j'ai encore dans l'oreille la voix de votre grand-père et le son de son tambour quand il était appariteur municipal…et aussi garde-champêtre me semble-t-il…A toutes fins utiles, la jeune fille dont vous parlez s'appelle Bernadette dite Nadette… Au plaisir de vous lire dans d'autres articles…

Jean Pelletier 27/07/2015 20:55

Christian,
je vis à Paris mais j'ai une maison dans le Perche à la limite de la Normandie... je continue à écrire sur harréville, un projet de livre.
C'est surtout avec votre frère Joël que je jouais , je suis de 1952.
bien à vous

Christian Warchol 27/07/2015 18:40

Je reviens par hasard... enfin pas trop car je suis abonné à votre blog et je vous suis régulièrement. En effet je suis le frère ainé de Joël et nous habitions (et nous y sommes nés tous les deux) la troisième maison à gauche en montant la rue (juste en face de celle du "commandant Lomont" dont vous avez certainement entendu parler… ensuite nous avons habité effectivement la première maison à droite en bas de la rue... Puis la vie a passé… maintenant je vis en Normandie… Mais je pense qu'on n'oublie jamais son village natal… Continuez vos articles sur Harréville…

pelletier 04/11/2014 17:10

Vous êtes le frère de Joël?
ma mémoire me revient.

pelletier 04/11/2014 14:31

Mille merci... mais j'ai du mal à vous situer ... votre maison était en bas de la rue à droite quand on est face au calvaire? et vous aviez un jeune frère, non?
et bien sûr merci pour Nadette, d'un seul coup c'est comme si c'était hier.
je n'ai pas le souvenir de mon grand père en tant que garde champêtre, je vais vérifier auprès de mon frère ainé.
Avez-vous encore une maison?
Encore merci. bien à vous

Serge 30/10/2014 22:36

J ai beaucoup aimé ce " jardin de mon pére " je lui trouve ce goût des moments simples ou tout semblait paisible. Que nous est il arrivé?

Pelletier 31/10/2014 10:10

Merci, ce qui bous est arrivé? le monde a changé et nous avons surtout vieilli...

Solanden 22/10/2014 16:26

J'adore. Nous devons être de la même époque tant je reconnais ce que vous écrivez. J'ajouterais juste les carreaux gelés des fenêtres en hiver. Personnellement, et avec mes soeurs, nous usions de toute notre imagination pour voir tel ou tel dessin, et d'inventer des histoires sans fin. Pas de télévision, le courant qui sautait au premier éclair, la lampe à pétrole,etc… etc… 1960, j'avais 5 ans.

Solanden 22/10/2014 16:26

J'adore. Nous devons être de la même époque tant je reconnais ce que vous écrivez. J'ajouterais juste les carreaux gelés des fenêtres en hiver. Personnellement, et avec mes soeurs, nous usions de toute notre imagination pour voir tel ou tel dessin, et d'inventer des histoires sans fin. Pas de télévision, le courant qui sautait au premier éclair, la lampe à pétrole,etc… etc… 1960, j'avais 5 ans.

Pelletier 31/10/2014 10:09

Merci pour ce commentaires et ces compléments de souvenir, et en plus nous étions heureux.

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  • Né en 1952, ancien élève de l’Institut d’études politique de Paris et titulaire d’une Maîtrise de Lettres , j'ai   été Directeur des Relations Extérieures de l’ADAMI et professeur associé à l'université d'Evry . Je suis aujourd'hui à la retraite et je continue à enseigner. Ce blog est né d'une passion celle de l'écriture, liée à mon insatiable curiosité., d'où la diversité des rubriques.
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Bonne lecture.
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